Les Filles du marais

Depuis leur retraite, mes parents ont quitté le "ghetto", le quartier turc de mon enfance à Saint-Josse. Un des creux populaires de Bruxelles. Sans eux, et toutes les personnes de leur génération, les rues sont soudain vides. Les maisons, jadis peuplés de familles agglutinées, sont silencieuses et froides.

 

Lorsque j'y retourne, mon enfance se brouille, les voix disparaissent, les images sont floues. Une enfance si vivante dans un chaos bruyant, de drames humains, des tragédies parfois. Ces fragments de survie, dans le sein souvent aigre de l'immigration turque, vont-ils disparaître ? Est-ce que mes parents ont emportés avec eux les mémoires d'une vie entière dans ces murs, ces rues, ces parcs, ces maisons, ces épiceries, … ? Ils sont partis avec leurs souvenirs mais, et nous ? Nous sommes nés là. Nous sommes encore là. Qu'est-ce un lieu sans mémoire ? Qui suis-je sans mes souvenirs ? Les plus beaux comme les pires.

J'ai eu envie d'écrire des histoires qui hantent ma mémoire. Donner vie aux coulisses, à l'envers du décor. Des souvenirs encore vifs de nous, les filles surtout. Dans ce blog, j'écris des récits vécus, tissés entre rêve et réalité. Les prénoms sont modifiés voir décortiqués. Les photos sont réelles mais, recadrées, utilisées comme biais pour la fiction.

 

Le quartier turc est né au cœur de la ville au début des années 1970, quand femmes et enfants sont venus rejoindre les pères et les maris. Les Filles du Marais sillonnent le Maelbeek, un ancien cours d'eau enterré. Aujourd'hui devenu égout, sous les rues où nous avons grandi, l'eau souterraine existe encore. J'y puise les images de nos mémoires.

Tülin Özdemir © 2022