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Pour la Journée de la Femme, le 8 mars 2021, je désire la fin du mariage !

Dernière mise à jour : mars 3

Ce jour-là, j’avais 16 ans. Il fallait bien attendre l'âge légal du mariage civil, signé à Bruxelles, à l'ambassade de Turquie. Un « mariage précoce », dit-on dans le langage courant.

Dans une des scènes de cette mémoire confuse, je me vois serrée dans ma lourde robe de mariée, mal assise au sol sur un long et dur oreiller aux bords brodés de fleurs. Le salon de la maison de mon enfance transpirait l’odeur des femmes. Elles s’agglutinaient dans un lourd cortège autour de moi pour me faire pleurer. C’était le jour de l’ultime départ de la maison de mon père. Un rituel de pleurs et de larmes au féminin. Etrange tradition. Protégée des regards par les voiles blancs et rouges couvrant ma tête baissée, j’observais les détails de mes gants blancs en dentelle. Je ne pleurais pas. Juste un peu inquiète, comment allais-je me relever si ma jambe pliée sur le côté s’engourdissait ?


Voisines, tantes, cousines et inconnues, les femmes débordaient dans les pièces de la maison, en attendant que mon futur mari se présente au seuil de la porte d’entrée avec son convoi assourdissant de voiture. Les hommes étaient probablement devant la maison, sur le trottoir, pour accueillir la nombreuse belle-famille. Au centre du salon, assise parterre, recroquevillée à l’intérieur de mon corps, j’apercevais à travers les voiles la silhouette sombre de ma mère qui se balançait d’avant en arrière. Elle se donnait corps et âme aux larmes. Pourquoi pleurait-elle si fort ? Elle chantait au passé, une lamentation à mon nom, comme si j’étais morte. Toutes les femmes pleuraient au rythme des élans douloureux de ma mère. Si je m’allongeais, on pourrait croire à une cérémonie funèbre.

Pourquoi le mariage fait-il pleurer les femmes ? Pleuraient-elles en souvenir de leur propre mariage ? Est-ce que le départ de la maison de leur père est un souvenir si douloureux ? Ou alors, honnêtement, pleuraient-elles la sourde aliénation de toutes les femmes dans le monde ? Les femmes pleurent depuis si loin dans le temps qu’elles ne savent plus vraiment pourquoi elles pleurent. La vérité est que le mariage n’est jamais un évènement heureux pour une femme. Même mes amies occidentales, femmes émancipées et libres qui se marient par amour, dépensent une fortune et une énergie folle pour que le mariage soit le plus beau jour de leur vie. C’est que le mariage n’est pas un jour heureux au départ. "Réussir mon mariage", pour qu’il soit le plus beau, le plus original, le plus liké et buzzy de leur vie… Toutes les femmes finissent ce plus beau jour, épuisées, ruinées et anxieuses pour la suite. Entre nous, avouons-le les femmes, on se tue pour "entrer" dans la robe blanche dont nos corps hypocrites simulent la fonction virginale. Pourquoi porte-t-on encore cette robe qui nous impose une image de femme innocente ? Mais qui sont les hommes pour prétendre à l'innocence de nos corps ? On accepte de porter leur étendard immaculé, on se soumet. Nos corps de femmes qu'on croit libres et assouvis d’amour émancipé, terminent déformés par la torture d’une robe qui moisira dans le fond d’une boîte, comme dans un cercueil. Le blanc est la couleur du deuil en Turquie.


Dans toutes les traditions du mariage, le moment où elle quitte la maison de son père est marquant dans la vie d’une femme. A la maison, à l'église ou à la mairie, le père, le frère ou un oncle confie la jeune mariée au futur mari. Ce départ se fait dans la tristesse ou dans une anxiété excitante, souvent avec une pointe de peur et dans les pleurs des femmes. Dans ma culture, des pleureuses professionnelles sont parfois appelées à la mise en scène de ce rituel.


Ce jour-là, dans la maison de mon père, je me souviens de l’escalier où des enfants assis sur les marches me regardaient. Je les enviais. Un voile blanc me séparait d'eux à jamais. J’étais sur le point de franchir le seuil qui m’enlevait à mon enfance. Entrainée par des mains inconnues, tirée vers la porte de sortie, j'étais bousculée parmi les corps des femmes dans le hall. Etait-ce mon père ou un oncle qui me nouait le ruban rouge symbolique à la taille ? Est-ce que mon père était là finalement ? Je me souviens seulement de la porte d’entrée qui s’ouvre... Puis, plus rien. La rue bloquée par le convoi des voitures enrubannées, les sons des tambours et de la musique, les gens qui dansent, les voisins aux fenêtres, les visages familiers, … je ne m’en souviens pas. Black-out dans ma mémoire. Même le jeune visage de 22 ans de mon mari qui m’installait dans la voiture, là aussi, aucun souvenir. Ma mère pleurait-elle encore à l’intérieur ? Où étaient mes soeurs ? Mes chères soeurs dont je me séparais trop tôt ne tarderont pas à vivre le même scénario. L'une mariée à 16 ans, l'autre à 17 ans.


Un flirt à 14 ans me précipita ainsi dans un mariage précoce pour rétablir l’honneur de la famille. Un scandale qui ébranla le quartier où j'étais désignée coupable, sale, salope et autres adjectifs infréquentables pour une gamine. Je n’osais plus sortir de ma chambre. J’étais pétrie par la peur et une culpabilité trop grande pour moi. Les hommes décidaient que le mariage était une solution honorable. Et les femmes ne disaient rien. Elles étaient conscientes des enjeux pour ma vie. Les femmes de ma famille, ma mère au premier rang, savaient par expérience que le mariage était une vie de soumission et d’aliénation. Pourquoi n’avaient-elles pas empêché ce drame ? Pourquoi les femmes n’avaient-elles pas fait front pour me protéger ? Pourquoi les femmes perpétuent le mariage patriarcal ?

Mon enfance se volatilisait à cet instant. Au moment où je franchissais la porte de la maison, j’étais soudain vidée, creuse et sombre dans mon corps. J’étais un silence, j’étais vide. J’étais personne. Même ma mémoire m’avait quittée.


Je ne savais pas encore qu’à partir de ce vide où mon enfance s’arrêta brusquement, je fabriquerais la femme cinéaste que je suis aujourd'hui. Que je réaliserais mon premier documentaire sur le mariage précoce de ma mère. Que je m'engagerais contre cette tradition dégénérée, une violence inouïe sur les corps des enfants filles et garçons, qui continue d’être transmise dans le monde entier (1).

Depuis mes ancêtres femmes, en passant par mes grand-mères, ma mère, mes tantes, mes soeurs, je découvrirais que le mariage précoce est un scénario à répétition dans mes deux lignées familiales. En parcourant l'histoire des femmes de ma famille, je réaliserais que la tradition du mariage me reliait aussi à toutes les femmes du monde, sur tous les continents. Que ma petite histoire de mariée précoce parmi tant d’autres m'ouvrait à la grande histoire encore méconnue des femmes !


Considérée comme objet et non sujet, j’hallucine encore aujourd'hui à quel point la femme est expropriée, ex-corporée depuis des siècles au profit de l'homme. Que le mariage est un outil de domination des hommes sur le corps de la femme. Une injustice profonde ancrée dans la nuit des temps. Battue, violée, dominée, tuée, soumise, assiégée et aliénée, la femme est mise hors de son corps et de son pouvoir créateur. Aujourd’hui, il est temps de retrouver notre corps et notre mémoire. Il est temps d'écrire notre histoire. Il est urgent d’occuper pleinement notre place, c'est-à-dire l’autre moitié de l’humanité.


Mon dernier film Les Lunes rousses était en sélection à Milan au Sguardi Altrove Film Festival en 2020. Une journaliste me posa une question : « Que désires-tu le plus pour les femmes ? » Le 21è siècles bien entamé, je désire plus que tout la suppression du mariage institutionnel. Supprimer le contrat de mariage, un des piliers de la société patriarcale. Face à la surprise de la journaliste, je précisais ma position un rien radical. Elle ne savait pas que mon propos remontait à ce jour-là où je quittais mon enfance en robe de mariée.

La suppression du mariage civil n’empêche pas l’union entre deux personnes qui s’aiment. Une union en fête, ritualisée ou pas, pour célébrer un amour partagé avec ses proches, n’a rien à voir avec un mariage patriarcal devant la religion ou devant la loi. Ce n’est pas un hasard si le mariage civil est séparé du mariage religieux qui lui aussi se fait en dehors de la fête avec les proches. Il y a 3 mariages en réalité. Célébré dans la sphère privée, l’union d’amour ne nécessite ni un papier légal, ni l’aval d’une instance religieuse patriarcale.


Il suffit de lire sur l’histoire du mariage pour comprendre qu’à l’origine le mariage était un contrat d’échange de biens entre le père et le futur marié ou entre les patriarches de deux familles. Le mariage préseve la pérennité et le patrimoine des hommes et des hommes seulement. Pour cela, la femme, et plus précisément son ventre fécond, doit garantir la procréation, c’est-à-dire la fondation de la famille. Encore aujourd’hui, se marier pour une femme, c’est la promesse, voir le devoir, d’être une mère. C’est encore un statut légal privilégié par la loi et actualisé par les tendances du bonheur d'être une mère épanouie à coup de marketing dans nos contrées occidentales évoluées.


Les traces les plus anciennes du contrat de mariage datent de l’époque de Babylone, vers 1750 av. J.-C. Le Code de Hammurabi, du nom du célèbre roi qui le commanda, est un texte juridique gravé sur une stèle en pierre. Il se trouve dans le Musée du Louvre à Paris (2). A ce jour, c’est la plus ancienne trace de texte de lois connue de l'histoire. C'est l'ancêtre du contrat de mariage d'aujourd'hui. Un arrangement de gestion de la propriété et des biens entre hommes (3). Aujourd’hui, même si le mariage d’amour est entré dans nos moeurs, la fonction du mariage reste la même : Fonder une famille et gérer le patrimoine au nom du mari ou du père.

« KADININ ADI YOK », « la femme n’a pas de nom », comme l'écrivait l'auteure et journaliste turque Duygu Asena dans son livre célèbre qui porte le même titre (4).

Même si elle peut choisir de ne pas porter le nom de son mari, la femme porte le nom de son père. Une femme n’a pas de nom depuis… toujours.


La famille est la cellule nucléaire de l’Etat dans la sphère intime. L’homme est désigné comme le chef de cette famille pour permettre à l’Etat patriarcal un contrôle de l’homme qui contrôle sa femme et ses enfants. Le mariage garantit l’exercice de ce pouvoir pyramidal. C'est le siège de l'Etat patriarcal sur le corps et dans le ventre de la femme.

Le père avait tous les pouvoirs et même le droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants. Ce n'est qu'à partir des années 60 -70, suite aux différentes lois obtenues grâce aux mouvements féministes, que la législation instaure l'égalité dans la sphère privée de la famille. Le mariage jusque là considérait la femme et les enfants comme mineurs sous la tutelle du mari. Le père pouvait "corriger" ses enfants et répudier sa femme. Il avait le droit d’envoyer sa fille ou son fils en prison pour cause de désobéissance.

En France, la loi du 13 juillet 1965 réforme le régime matrimoniale. Cette loi met fin à "l’incapacité" de la femme mariée qui peut désormais ouvrir un compte en banque et exercer une profession sans l’autorisation de son mari. Elle cogère, avec lui, les biens du couple.

En Belgique, Il a fallu attendre 1978 pour que les époux soient pleinement égaux devant la loi dans le code civile belge. Depuis, les modalités de divorce s’adaptent à l’évolution des moeurs matrimoniaux. Le contrat de la communauté ou de la séparation des biens se négocie en dehors du mariage civil en payant cher les avocats.

Si on peut gérér le patrimoine en dehors du mariage, pourquoi se marie-t-on encore aujourd’hui ?


Se marier ! Est-ce encore d’actualité à l’ère de la famille recomposée au pluriel des genres ? Aujourd’hui, vivre ensemble porte un autre nom juridique, la cohabitation légale. La parentalité est en pleine évolution. Il ne suffit pas d'être un papa ou une maman biologique pour être un parent aimant et responsable. La démocratisation de la pilule puis la loi sur l’autorisation de l’avortement marquaient le début de l’émancipation de nos corps dans les années 70. Bien qu'autorisé jusqu'à 3 mois de grossesse, l'avortement est encore considérée comme un crime en Belgique, il n'est toujours pas dépénalisé ! Protégeons notre ventre des assauts violents des lois patriarcales contre l’avortement. Dans l'actualité, nous sommes toutes témoins de la violence subie par nos consoeurs dans une Pologne européenne en pleine régression des droits de l'homme. Ne baissons pas la garde.


Le mariage devrait être privé, une union intime célébrée ou pas, fêtée selon les traditions ou pas, entourée des proches ou pas, dans le but de fonder une famille ou pas. Le mariage devrait être la célébration d'un amour consenti entre deux êtres libres, adultes et autonomes.


Supprimer le pilier institutionnel du mariage risquerait d’effondrer le patriarcat. Le féminisme n’est-il pas une révolution comme le proclamait les féministes d’avant-garde des années 70 ? Oui. Comme toute révolution, le féminisme est une remise en question profonde de notre société. La révolution est dans notre corps de femme. Supprimer le mariage et se ré-approprier notre corps, notre ventre et notre pouvoir libre de créer ou pas. C'est ce que je proclame pour une journée de la Femme le 8 mars prochain.


Ce jour-là, je quittais la maison de mon père dans une lourde robe de mariée. En réalité, j’entrais de plein pied dans la grande histoire de la Femme.


  1. www.fillespasepouses.org - https://www.fillespasepouses.org/le-mariage-des-enfants-dans-le-monde/atlas/

  2. Le Code Hammurabi au Louvre à Paris, https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/code-de-hammurabi-roi-de-babylone

  3. ENGELS Friedrich, L'Origine de la famille, de la propriété privé et de l'Etat. Paru en 1884, encrore réédité aujourd'hui. PDF en téléchargement libre sur internet. https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Origine_de_la_famille,_de_la_propriété_privée_et_de_l%27État

  4. DUYGU Asena, KADININ ADI YOK, La Femme sans nom (1987), https://www.dogankitap.com.tr/kitap/kadinin-adi-yok https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2006/07/30/mort-de-duygu-asena-grande-figure-de-la-lutte-pour-les-droits-des-femmes-en-turquie_799724_3382.html



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