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Hacer

C’est le jour du bain. Hacer gardera son soutien-gorge, c’est certain. A 11 ans, elle a déjà des gros seins. Le vieux modèle en coton usé de sa mère Zelda est trop petit. Les lanières tendues par le poids s’enfoncent dans sa peau. Hacer déteste sa poitrine. Derrière le rideau blanc, elle regarde la bande des filles sauter à l’élastique.

Dehors, il fait beau. C’est une fin d’après-midi d’été. La famille habite le rez-de-chaussée de l’immeuble au bout de l’impasse. Hacer est assise sur le bras du canapé, comme sa mère lorsqu’elle papote avec les voisines. Le soleil illumine le salon à travers les motif des rideaux blancs tirés. Sur le trottoir en face, à l’ombre, des femmes assises sur des tabourets grignotent des graines de tournesol. Penchées sur les derniers ragots du quartier, elles surveillent à peine les enfants. Au bout de la rue ensoleillée, les garçons jouent aux billes. Hacer n’est pas dupe, elle voit bien les filles faire sauter les pans de leurs jupes. Quand elle pourra sortir, elle proposera une partie aux garçons. Ils ne pourront pas refuser car elle a des raretés dans sa collection de billes.

D’un geste brusque, elle repousse la tête de sa petite soeur qui lui écrase le sein. Sans perdre le fil du dessin animé à l’écran, la petite de six ans, avec son doudou abîmé dans la bouche, va se poser au sol près de l’autre soeur de neuf ans. Elles sont assises trop près de la télévision. Hacer tire les cheveux tressés en longue natte de ses soeurs, une dans chaque main, pour les obliger à reculer. Les soeurs libèrent leur têtes de l’assaut avec cris et grognements. Elles trottinent jusqu’au pied du meuble en chêne sur lequel trône le moniteur. Un écran trop grand que leur père ramena d’un marché au puce. Il faut tourner un bouton jusqu’à un clic qui annonce l’apparition de l’image en noir et blanc.

Le salon est l’espace de vie principal de la petite famille immigrée. Dans un coin de la cuisine, une table est éclairée par une fenêtre avec une vue sur une petite cour arrière où se trouve la cabine de la toilette. Il faut sortir du salon et passer par le palier commun de l’entrée pour accéder à ce petit espace de béton. Une odeur d’égout plane dans ce clos oublié du monde. Tous les matins, Zelda use 1L d’eau de Javel pure pour assainir l’atmosphère. Les murs voisins sont tellement hauts que les effluves nauséabonds retombent dans la cour obscure. L’été, les rares rayons de lumière sont happés par les cordes à linge surpeuplées. Quoi que, même en hiver, les cordes pendent de vêtements dégoulinants.

Les parents de Hacer dorment dans la troisième pièce au fond. Son frère occupe le fauteuil du salon. Les filles dorment dans une des trois chambres du grenier partagé par les trois familles dans l’immeuble. Depuis que ses seins pointent sous les vêtements, Hacer dort sur un matelas au sol dans le salon près de son frère. Le temps que Zelda installe un cadenas sur la porte de la chambre du grenier. Son mari tarde à en parler au propriétaire. Un homme âgé et veuf paraît-il, indifférent à leur misère.

Hacer croise ses mains autour de ses seins douloureux. Comme les dents, les seins s’arrêtent de pousser un moment se dit-elle. Sur le trottoir à l’ombre, sa meilleure amie lui fait signe de la main. Hacer entrouvre le rideau baigné de lumière. Elle répond par non en hochant la tête. Sa copine coure jusqu’à la fenêtre. Elle colle son front transpirant au vitre. Hacer montre du doigt ses deux soeurs assises devant l’écran. Elle ne peut pas sortir. Sa copine ne sait pas qu’elle attend son tour pour le bain. Elle frappe sur le vitre. Hacer recule. Elle tire le rideau dans un bruit sec et métallique. La copine hausse les épaules et retourne à l’ombre, rejoindre la bande des filles.

Hacer aimerait tellement jouer avec ses amies comme avant. Elle brouille cette pensée. Elle terre ses seins sous les bras.

Les pas de son frère remontent de la cave. Hacer marche en rond dans le salon. Il passe devant la porte ouverte :

— C’est ton tour, dit-il.

Dans le hall près de l’entrée, il se coiffe devant le grand miroir teinté. Satisfait de son look tout frais sorti du bain, il sort rejoindre ses copains dans un coup de vent de la porte. Hacer sent l’odeur du shampoing. Dehors, les filles se dandinent devant les garçons. Hacer s’assied dos à ses sœurs. Elle regarde l’escalier de la cave. Les marches d’où l’Homme Poil surgit la nuit. Une histoire que son père raconte depuis toujours. Un homme qui vit dans les caves des maisons. Il se délecte de la tendre chair terrorisée des enfants. Les adultes inventent des histoires pour faire peur aux enfants, Hacer le sait.

Les vapeurs d’eau venant du sous-sol lèchent le vinyl du hall et glissent jusqu’à elle.

— Hacer ! Allez ! C’est ton tour, crie Zelda depuis l’obscurité des marches.

Chaque mercredi, Zelda lave toute la famille. Hacer connaît par coeur les gestes de sa mère. Là, en ce moment même, elle vide la grande bassine bleu en plastique, remplie de l’eau sale de son frère. Puis, le bruit de l’eau raclée en rythme vers la grille de l’égout. Ensuite, le son de la bassine re-déposée au milieu de la pièce. Les pas de Zelda qui se dirigent devant la gazinière sur pied. Une grande casserole noircie par le feu est remplie d’eau. Du bout des doigts, elle vérifie si c’est assez chaud.

— Hacer… Hacer ! Crie Zelda.

Les têtes de ses soeurs penchent vers l’avant, aspirées par la lumière de l’écran. Avant de sortir du salon, Hacer zappe sur les chaînes francophones à la recherche d’un autre dessin animé.

— Hacer ! Tu descends ou je monte te chercher par les cheveux ?!

L’escalier de la cave est juste à côté de l’accès à la cour. Hacer ouvre la porte, la brume du bain monte depuis le sous-sol, frôle ses jambes nues et s’échappe dans l’air. Devant le miroir fixé sur la porte des toilettes, Hacer ouvre sa chemise pour vérifier les traces sur ses seins. Deux tâches brunes symétriques à la naissance de chaque sein au niveau de l’aine des aisselles. Les anneaux à l’avant des lanières de son soutien-gorge blessent sa peau. Hacer réajuste les bouts de tissu placés sous les attaches. Une voisine avait dit à propos de ces tâches brunes : « … les hommes mordent les femmes ».

Un filet de lumière pénètre le sous-sol depuis une petite lucarne ouverte. L’air de la cave est saturé de vapeurs d’eau chaude. Les marches en bois grincent sous les pas de Hacer. La silhouette de Zelda apparaît et disparaît dans la brume. Il n’y a pas de salle de bain dans l’immeuble. La cave sert de salle d’eau. Zelda y lave la famille, le linge, les tapis, et même la laine des moutons après la fête du Sacrifice.

De l’aîné au cadet. Son mari est nettoyé en premier, à l’aube, avant de partir au travail. Après le repas du midi, c’est le tour des enfants. D’abord son fils car, c’est un garçon. Cette fois-ci, s’étonne la mère, Hacer n’a pas revendiqué son droit d’aînée pour se laver en premier. Elle voulait même laisser son tour à ses petites sœurs. Hors de question, Zelda est une femme dont le quotidien est reglé comme une horloge. Le jour du bain est sacré. La propreté vient de la foi, c’est écrit dans le Coran. Après le repas du soir, avant d’aller se coucher, Zelda se lave en dernier.

Hacer s’arrête au bas de l’escalier, là où la marche est un peu plus large. Le sol est mouillée. Sa mère verse de l’eau brûlante dans le fond de la bassine bleue. Les nuages de vapeurs saturent l’air, on y voit presque rien. A travers la petite fenêtre ouverte, Hacer aperçoit les filles sauter à l’élastique. L’eau stagne autour de la grille d’évacuation. Zelda est debout devant la casserole remplie d’eau bouillante. Elle adoucit le feu du fourneau.

— Les jeux de gamines, c’est fini pour toi. Déshabille-toi. Allez !

Hacer dépose ses vêtements sur une table près de l’escalier. Elle n’enlève pas son soutien-gorge. Elle délie sa longue natte tressée. Elle ramène ses cheveux noirs sur ses seins. Elle cache son sexe de ses mains. Elle écoute sa mère. Chaque mercredi, c’est la même plainte.

A l’autre bout de la pièce, Zelda surveille l’eau, perdue dans ses pensées. Le soupir de plus en plus soumis, elle parle des travaux de transformations de la cave. Seul son mari communique avec « monsieur » le propriétaire. Il habite à Charleroi, une ville où vivent beaucoup de Turcs. Zelda a une cousine mariée à un gars là-bas. En attendant une salle de bain, Zelda lave sa progéniture dans la bassine. Elle ne s’en plaint pas devant les voisines, jamais. Son homme travaille déjà dur pour faire vivre la famille. Elle patientera le temps qu’il faudra. Zelda rêve d’une grande salle de bain avec du carrelage importé du pays. Comme les frises vues chez sa voisine du 2ème. Là, tout le long des murs, il y aura des carreaux avec des motifs d’œillets de différentes couleurs, c’est sa fleur préférée. Elle se débarrassera sans ciller de cette foutue bassine de pauvre. Zelda plonge la main dans l’eau sur le feu. Elle empoigne la lourde casserole. Le sol est mouillé, pieds nus, Zelda marche d’un pas assuré. Hacer s’installe dans la bassine. Zelda verse la moitié de l’eau bouillante dans le seau. Puis, elle rempli à nouveau la casserole d’eau froide et elle la replace sur le feu. Elle ouvre le robinet du lavabo près de l’escalier. Avec le tuyau relié à l’eau froide, elle tempère l’eau chaude dans le seau. Zelda referme le robinet. Le dos rond, Hacer s’agenouille dans la bassine.

Sa mère jette dans l’eau une vieille poupée. Hacer observe les yeux bleus sombrer dans les bulles de savons.

— Lave cette poupée crasseuse, ça évitera d’en acheter une nouvelle à tes soeurs, dit sa mère.

Sa mère verse de l’eau brûlante sur sa tête à l’aide d’un bol métallique. Après chaque coup de bol, Hacer replace ses cheveux sur ses seins. La peau rougie, elle se contient parfois de crier. D’un geste machinal et rôdé par l’habitude, sa mère prend le savon et elle frotte le corps de sa fille.

Zelda a 32 ans mais, elle parait plus âgée. Les courbes de son corps se sont relâchées un peu plus à chaque grossesse. Elle s’est abandonnée à sa fonction de mère au foyer. La taille a disparu et les seins pendouillent comme des excroissances gênantes. Lorsqu’elle a vu les seins de Hacer ronds comme des ballons, elle lui refila ses soutifs usés.

Zelda passe le gant de crin sur le dos de sa fille, elle dégrafe le soutien gorge. Hacer retient ses seins. Sa mère tire une de ses mains vers elle pour frotter le bras, puis son épaule et ensuite le cou. Elle tire ensuite l’autre main. Hacer cache les tâches avec ses cheveux. Sous la surface savonneuse de l’eau, la petite fille en plastique n’a pas de seins. Elle a un ventre tout rond et de long cheveux dorés. Hacer a arrêté de jouer avec sa poupée quand ses seins ont poussé.

— Lave ton soutien… Frotte bien les lanières et la partie sous les aisselles.

Hacer prend le savon et frotte le tissu et ses lanières posés sur sa cuisse pendant que sa mère la secoue par ses coups de crin. Les morceaux de tissus qui protégeaient ses blessures ont disparu sous l’eau.

Libres, les seins de Hacer se balancent sous les coups de crin. Comme la poupée noyée, si seulement ils pouvaient aussi tomber dans l’eau. Hacer attrape la poupée, la lave vite pour en finir avec ce bain. Elle recule le seau vers sa mère pour l’empêcher de venir face à elle. Elle replace ses cheveux de part et d’autre de ses seins. Zelda s’énerve. Elle frappe plusieurs fois d’affilé la tête de sa fille avec le bol métallique. Hacer replace ses cheveux. Sa mère lui savonne la tête, remonte les cheveux. Hacer les retient. Zelda tire les cheveux vers le plafond.

— Tu me fais mal ! Dit Hacer. Elle cache les tâches de ses mains.

Derrière elle, sa mère lui demande de se mettre debout. Elle verse plusieurs bols d’eau chaude sur sa tête. Des filets de vapeurs s’échappent du corp de Hacer. La cave baigne dans la brume. Hacer n’entend plus les sons de la rue. Sa gorge se noue, elle frissonne.

Zelda prend la manche à raclette. L’eau stagne toujours. Elle racle les flots vers la grille d’égout, les vagues reviennent vers la bassine. Zelda relève les pans de sa longue jupe à fleurs. La cave est inondée. Elle pose la raclette contre le mur. Dans un long soupir, épuisée, elle se redresse les mains sur le bas du dos.

Elle verse le dernier bol brûlant sur le petit corps de sa fille. Hacer retient son souffle, sa peau est toute rouge. Elle a les mains croisées autour de ses seins. Hacer remet les cheveux sur ses seins. Agacée, sa mère lui tire les cheveux vers l’arrière. Elle verse à nouveau de l’eau brûlante sur sa fille, Hacer se retient de crier.

Zelda prend une serviette de bain et se place devant sa fille. Hacer plonge la tête vers l’avant. Zelda enroule l’essuie sur la tête de sa fille. Hacer se redresse par réflexe.

— C’est quoi ça … C’est quoi ces traces sur tes seins ?!

Zelda attrape la chair du sein, l’arrache presque. Hacer crie de douleur.

— Qui t’a fait ses traces ?!

Hacer aimerait dire que c’est juste les anneaux. Les attaches l’ont blessée, c’est tout, c’est rien maman. Sa bouche ouverte reste silencieuse. Son coeur bat dans son cou. Zelda gifle sa fille tellement fort qu’elle en perd l’équilibre. Elle glisse et tombe sur le sol mouillée.

Hacer regarde sa mère gesticuler sur le sol mouillé. Hacer a froid. Sa mère se relève et l’agrippe par les épaules.

— Qui t’a fait ça, petite pute…

Hacer cache ses seins et son sexe. Elle ne sent plus la moitié de son visage.

— Qui t’a fait ça ?! Crie Zelda.

Zelda regarde les traces de plus près, elle enfonce un doigt dans chacune des tâches brunes sur la peau. Hacer creuse sa poitrine, elle protège son visage de ses bras.

Le tuyau d’eau froide se raidit soudain. Le corps de sa mère bascule vers l’arrière. Et tombe. Un courant d’air glacé emplit la cave. Hacer regarde les yeux exorbités de sa mère, le cou cassé et la tête sur la première marche de l’escalier. Un filet de sang se répand sur le bois mouillée, goutte sur le sol puis dessine une onde sinueuse dans les eaux jusqu’à la grille de l’égout. La grille d’évacuation aspire toute l’eau du sol comme si un bouchon avait sauté. Les flots disparaissent dans le trou. Hacer tremble de tout son corps nu. Elle prend un bol d’eau du seau. Elle rince la poupée, puis ses pieds. Elle sort de la bassine. Elle essore le soutien-gorge.

Le regard vide de Zelda fixe une ombre sur le mur. Hacer s’essuie avec la serviette de bain. Puis, elle essuie la poupée. Elle remet son soutien gorge humide, enfile sa chemise à carreaux.

Elle soulève la grande bassine de toutes ses forces. L’eau sale coule vers la grille d’évacuation. Les vagues d’eau savonnées arrivent jusqu’au corps de sa mère puis elle repartent vers le petit grillage sombre. La sombre silhouette sur le mur file dans l’égout. Hacer racle les vagues. Le sol est propre. Du sang s’écoule de la tête de sa mère. Hacer éteint le feu de la gazinière. Elle recouvre les jambes nues de sa mère avec les pans de sa jupe mouillée. D’une main, elle abaisse les paupières de Zelda. Même les yeux fermés, l’effroi fait une grimace sur son visage.

Dans la cour, Hacer brosse ses cheveux. Son père entre dans le hall d’entrée de l’immeuble. Il dépose son sac de travail sur l’étagère en bois, il enfile ses pantoufles d’intérieur. Il entre dans le salon et s’allonge sur le fauteuil. Il appelle Zelda plusieurs fois, sans réponse. Hacer ramasse tous les cheveux tombés au sol en une touffe noire. Elle jette le tas de poils dans la poubelle des toilettes. Ensuite, elle tresse ses cheveux en une natte unique bien serré.

Propre et bien coiffée, elle entre dans le salon. Elle s’installe entre ses deux soeurs toujours devant la télévision. Elle tresse les cheveux blonds mouillés de la poupée. Ses deux sœurs ne parlent plus depuis des heures. Son père zappe sur l’unique chaîne turque. Une émission pour enfants avec des femmes déguisées en ours et en lapin. Ses sœurs crient. Son père grogne. Hacer est responsable de ses sœurs. Elle doit s’assurer que ses soeurs regardent la chaîne nationale pour ne pas oublier la langue du pays. Où est leur mère ? Depuis le fond du fauteuil, il appelle sa femme à plusieurs reprises.

Après s’être reposé un peu, son père sort pour aller au café des hommes. Il rentrera pour dîner. En sortant, il claque toujours fort la porte d’entrée. Hacer tourne la tête vers la fenêtre. Dans la rue, il fait signe à son frère. Il lui donne quelques monnaies. Son fils est chargé du pain, qui ne doit jamais manquer à table tous les soirs. Hacer zappe. Ses soeurs crient de joie. Hacer donne la poupée lavée à la cadette. Les trois soeurs regardent le dessin animé.

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