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L'art des femmes

J’ai envie de crier : « Qu’il est noir et profond l’engagement de ma menstruation ! ». Une citation de la poétesse Amalia Roselli, citée par Elena Ferrante dans son livre Frantumaglia où l’auteure de L’Amour harcelant évoque l’urgence de se relier à nos lignées de femmes artistes. De créer une généalogie de l’art au féminin. Qui sont vos modèles d’artistes ? Les hommes citent toujours des hommes et les femmes citent aussi des hommes. Il est temps de reconquérir nos terres d’inspiration féminine.

Si on me posait la question : « Qui sont tes modèles d’artistes femmes ? » Spontanément, au moment où j’écris, je pense à Maya Deren, Elena Ferrante, Chantal Akerman, … Après 3 noms, je trébuche dans ma mémoire. Mes doigts restent suspendus sur le clavier et après un silence, d’autres noms surgissent par à coup. Anne Teresa de Keersmaeker, Ronit Elkabetz, Andrea Arnold, Valie Export, … Et puis Sapho, la poétesse grecque ayant vécu au VIIe et VIe siècles avant Jésus-Christ. L’idée était de répondre en toute spontanéité, sans tricher et sans consulter internet.

Résultat, plus de 2000 ans séparent mes modèles contemporains cités ci-dessus de Sapho la poétesse. Et les artistes femmes classiques ? Qui sont-elles ? Aucun nom de femmes artistes du Moyen-âge ou de la Renaissance n’a surgi dans le flux de mes pensées. Pour aligner une belle liste de noms de femmes artistes, je dois faire un effort et chercher sur internet. Deux millénaires de nowomen’s land de l’art au féminin dans ma mémoire. C’est aride. Comment est-ce possible ? Lorsque je tente de répondre à la même question pour les modèles d’artistes hommes, une dizaine de noms illustres se déverse avec un flot d’images en plus dans ma mémoire. Ainsi, l’art au masculin brasse plusieurs siècles dans mes pensées sans difficultés. Même le repère du temps en histoire de l’art est un homme, Jésus-Christ de l’an 0.

Une nowomen’s land de l’art colonisée par le monde du masculin. Notre imaginaire d’artistes femmes est occupé par les hommes. C’est un fait. Que faire alors ? Créer. Oui mais les femmes créent depuis la nuit des temps crieront certaines d’entre nous. Oui, c’est aussi un fait. Créer pour combler l’absence des regards de femmes dans un monde où les codes du patriarcat œuvrent en puissance. Oui. Plus que jamais. Créer, écrire, dessiner, chanter, danser, filmer, jouer, militer, diriger, imaginer, …

Être femme dans la création. C'est simple. Une femme créatrice change le monde car elle propose de fait un point de vue différent au sein même de son altérité au modèle dominant.

« Je suis artiste avant tout ! », crient mes amies. « Je suis une réalisatrice, une peintre, une écrivaine, une acrobate, une funambule, une danseuse, une comédienne, une actrice, une …, une …, une … avant d’être un genre ». On est emprise dans les contradictions des mots car nous communiquons à travers la langue française dont le genre principal est le masculin singulier. On s'emmêle au féminin singulier pour justement préciser que nous ne sommes pas le genre dominant. À ces cris « Une artiste avant tout », je réponds que je suis Tülin, une femme en quête de reconquête de l’art au féminin. Au-delà des dissonances de langage, nous sommes tous et toutes d’accord sur un point : le manque de regard de femmes dans l’art aujourd’hui. Et petit rappel, les femmes représentent quand même la moitié des 7 milliards d’individus dans le monde.

Décoloniser notre imaginaire des codes du masculin dominant. Oui. Reconquérir nos terres artistiques féminines. Oui. Faire vivre et revivre nos modèles d’artistes femmes dans l’histoire de l’art. Oui. Et sans crier.

Pour s’enraciner dans une réelle tradition de l’art des femmes, créons nos généalogies de femmes artistes. Citons nos modèles féminins. Aujourd’hui, l’art des femmes a besoin de racine et de mémoire. Un ancrage solide à la terre. La planète est au féminin, on est chez nous. Une femme artiste n’a plus le besoin de prouver qu’elle est égale à l’homme.

Dans ce nowomen’s land de l’art, qu’est-ce que les femmes regardent ? Qu’est-ce qu’elles voient dans la société de « l’homme universel » que seule une femme peut voir ? Puis, quel univers pluriel proposent-elles au monde unique et viril du masculin ?

Dans mon engagement en tant que cinéaste, j’ai choisi de regarder le monde encore inconnu de l’autre moitié de l’humanité. La femme saigne depuis la nuit des temps. La création œuvre dans le corps de la femme, peu importe le genre choisi. Son corps donne la vie et la mort. Et c’est dans le sang rouge et vif de son corps que la femme s’engage dans la création.


Des images et des liens :

Tradition de l'art des femmes

Image du livre : Le Langage de la déesse de Marija Gimbutas, Edition Des femmes - Antoinette Fouque, Paris 2005



Calendrier menstruel paléolithique

Image du livre : La Femme Shakti de Vicki Noble, Editions Vega Trédaniel, Paris 2017