Être UNE cinéaste, c'est déjà un combat féministe


Regarder le monde à partir d'un point de vue « de femme » est déjà une action en soi. Quand une cinéaste pose un regard sur le monde, c'est une belle fissure dans la réalité. Récemment, près de 180 cinéastes belges se sont réunies sous Elles font des Films. Vaut mieux crier à plusieurs que seule, c'est certain. Un rassemblement féministe ne devrait plus être sous la bannière d'un genre mais de nombreuses causes. Défendre la parité dans l'audiovisuelle, encourager l'accès à l'emploi, à la représentation dans les festivals et les commissions des jurys de sélection, ... Et, pas pour attirer l'attention sur notre condition de femme, maman ou ménagère. Ce combat là est en cours depuis plus de 40 ans. Aujourd'hui, de plus en plus, les hommes aussi réclament des congés de paternité, ils vivent seul avec des enfants, et beaucoup s'occupe des tâches domestiques au quotidien. Nous, les réalisatrices, nous n'avons plus un torchon dans les mains, mais une caméra !


Militer, c'est agir. Personnellement, je ne milite pas pour faire mon métier, je le fais tout simplement. Par contre, j'agis. Car faire un film en Belgique est déjà un combat en soi. Malgré les difficultés, je crée, j'écris, je doute. Et je me bats au même titre que beaucoup d' hommes pour avoir des financements et des moyens afin de réaliser mes films.


L'injustice est en réalité structurelle. Dans la rue, les avant-gardes féministes des années 70 ont crié à juste titre à la révolution, car le féminisme est une révolution. C'est une remise en question profonde et structurelle de la société. Ce combat là aussi date, mais il n'est pas encore gagné!

Je milite pour la cause du cinéma au féminin. Et encore, le terme exacte est à créer. Si je m'avance en tant que femme avant d'être une cinéaste, c'est perdu d'avance. Ou mieux, c'est récupéré par les médias ou autre buzz du moment. Trop facile. Nos images doivent se libérer de la domination du regard masculin sur le monde, les corps, les modes, les tendances, la politique, etc. Face au « Male Gaze » dominant, le féminisme au cinéma est de proposer autant de regard au féminin du monde ! Ce combat là aussi est en cours, comme le décrivait Laura Mulvey en 1975 dans son fameux manifeste « Plaisir Visuel et cinéma narratif ».


La femme comme image, l'homme comme porteur du regard *


J'ose espérer que nous avons progressé depuis cette première révolution oculaire. Même la notion de « femme » est définie selon les critères des « mâles ». Oui, continuons à déconstruire ce regard dominant masculin sur le monde, qui est aussi le nôtre ! Ce fait mondial, on ne le rappellera jamais assez. Pour ma part, je suis convaincue que les réalisatrices ont des points de vues différents, car elles vivent des réalités différentes. Elles représentent l'autre moitié des 7,5 milliards d'individus sur la planète. C'est pas mal non ? Des Pandora en puissance, dont les boîtes noires sont remplies d'images et de sons encore inédits !


Combattre est une connaissance, c'est sortir de l'ignorance. Le combat féministe est en cours depuis au moins 150 ans. Je m'enrichis chaque jour des expériences de nos aïeules. L'histoire des femmes s'écrit depuis et grâce à ces femmes exceptionnelles.


La meilleure manière de militer pour UNE cinéaste, finalement, n'est-ce pas de réaliser ses films, coûte que coûte ? De rendre visible des regards de femmes encore invisibles dans le cinéma. De libérer d'autres images de sa boîte de Pandore. Et de révéler les réalités encore inédites du monde.


* MULVEY Laura, dans « Au-delà du plaisir visuel »,

Italie : Editions MIMESIS, Collection : Forme Filmiques, 2017, pp 33



Rendez-Vous sur le Quai (2011)

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