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Une image est un miroir. Ci-dessous des photos hantées d'histoires. Elles me regardent autant que je les écoute. Ni commentaire, ni nostalgie, j'écris leur résonance au présent.

Les Filles du marais

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Soldats circoncis


FĂȘte de la circoncision
Lors d'une fĂȘte de circoncision

Dans chaque foyer, il y a MĂšre. Une ample femme yourte autour de qui s’organise la vie de famille. Assortie de ses filles, soeurs et belle-soeurs, elle s’érige en cheffe militaire lorsqu’une fĂȘte de circoncision s’organise pour son fils.


Depuis l’aube, MĂšre distribue les ordres. Elle transforme la maison en cĂ©lĂ©bration, aujourd’hui son petit soldat sera circoncis. Dans la cuisine, centre nĂ©vralgique de son armĂ©e fĂ©minine, elle prend un instant son souffle. Elle se souvient du sexe Ă©rectile de son merveilleux bĂ©bĂ© mĂąle. Les femmes fĂ©licitent MĂšre. Je me souviens des mamans qui exhibaient les penis en trophĂ©e. Par contre, aucun souvenirs d’exaltation Ă  la vue de la pliure de chair des bĂ©bĂ©s femelles.


Sans fils, une mĂšre n’est pas MĂšre. Entre rires et discussions animĂ©es, MĂšre s’enorgueillit d’avoir engendrĂ© un garçon qui, aujourd’hui, entre dans le giron des PĂšres. Les femmes gĂ©missent, miaulent, certaines la fĂ©licitent : que Dieu protĂšge leurs fils. MĂšre  retrousse les manches, elle ne perd pas de vue pour autant les vas et viens de ses filles en plein service. Telle une araignĂ©e au milieu de sa toile, elle sent la moindre vibration dans toutes les piĂšces de la maison. Si elle se permet un moment de lĂ©gĂšretĂ©, c’est pour mieux dĂ©tecter celles qui paressent Ă  la tĂąche. ParticuliĂšrement dure avec ses propres filles, elle n’hĂ©sitera pas Ă  les sermonner en public. Une fille n’est que la continuation du corps de MĂšre. Un clone. Souvent elle se plaint de sa progĂ©niture fĂ©minine. Jamais comme il faut, imparfaites copies, elles sont condamnĂ©es Ă  ĂȘtre comparĂ©e au modĂšle d’origine. Le garçon, lui, il fait la diffĂ©rence. D’oĂč les soins particuliers Ă  cet ĂȘtre qui n’est pas comme elles. D’oĂč la servitude des soeurs, obligĂ©es de jouer Ă  la maman. Plus tard, elles seront mĂšre de leurs frĂšres, mĂšre de leurs maris, mĂšre de leurs amis, peut-ĂȘtre de leurs patrons ou collĂšgues et mĂȘme des voisins parfois.


Pendant que ses grandes soeurs s’échinent aux multiples tĂąches pour assurer l’accueil des invitĂ©s, le candidat Ă  la circoncision joue avec ses cousins. Il a 9, 10 ou 11 ans.


TĂŽt le matin, MĂšre l’habillait d'un costume de soldat, l'habit de circonstance. Elle ne croit pas au bonheur dont elle ne connaĂźt pas la saveur mais elle comptabilise les satisfactions, une sorte de gratification qui exhale du sacrifice de son ĂȘtre au foyer. La fiertĂ© ? MĂšre n’existe que par elle. Son bĂ©bĂ© a grandi et voilĂ  qu’il s’habille en homme. Comme pour toute initiation, il commencera par ĂȘtre un bon soldat. Sur cette photo, il y en a trois. Un jeune pĂšre, un fils et un neveu. Une fĂȘte pour deux circoncisions, question d’économie dans un foyer d’ouvriers.


Assis sur le lit, offert aux regards, le petit homme s’empiffre de bonbons, impatient de rejoindre ses copains. MĂšre le rĂ©ajuste, le somme de ne plus bouger le temps que tous le voient. Debout, le soldat se laisse faire. MĂšre boutonne la chemise, elle introduit les bras dans la veste si bien coupĂ©e. Elle serre la ceinture du pantalon. Elle manipule le corps de son fils comme un chiffon, le sien. Satisfaite, elle ajuste la casquette dĂ©corĂ©e de nattes dorĂ©es, un rien grande pour lui. La satisfaction du rĂ©sultat relĂšve son nez et gonfle sa forte poitrine. L’enfant soldat courre rejoindre sa bande.


À genoux au sol, MĂšre se fige un instant dans l’ambiance saturĂ©e d’hommes. Un vide creuse son Ăąme. Son corps Ă©puisĂ© s’alourdit. OccupĂ©s Ă  boire du thĂ© noir ou du sirop de rose au clou de girofle accompagnĂ©s de gĂąteaux et de baklavas faits maison, les hommes parlent avec bruits et fument Ă  plein poumons. Personne ne la remarque dans ce furtif relĂąchement. MĂšre fait partie du dĂ©cor, une garde robe usĂ©e que personne n’a ouvert depuis la nuit des temps. La fatigue et les tensions accumulĂ©es cherchant un Ă©chappatoire, convulsent son corps de l’intĂ©rieur. Elle reconnaĂźt les spasmes. La panique est brĂšve. Elle secoue sa tĂȘte et revient Ă  son esprit pragmatique. Elle rigidifie sa robuste carcasse. Elle ravale un cri de douleur venue du fond de son enfance. Elle brĂ»le les larmes sous la voĂ»te de ses yeux et se lĂšve pour retourner Ă  sa fonction.


Dans la rue, des grappes de gens entrent dans la maison. Les invitĂ©s se bousculent dans les couloirs. Les hommes dans le grand salon, les femmes dans la cuisine et la salle de bain ou alors agglutinĂ©es sur les paliers d’escaliers. InstallĂ© face Ă  l’assemblĂ©e masculine, le lit dĂ©corĂ© occupe tous les regards. C’est lĂ  qu’aura lieu le rituel. Le hĂ©ros s’y reposera aprĂšs la dĂ©licate chirurgie et tous pourront l’admirer.


L’accueil dĂ©ployĂ©, MĂšre salue ses hĂŽtes et distribue des bons appĂ©tits sur son passage. Son mari assis parmi les hommes, joue un rĂŽle crucial, comme elle le lui fĂźt rĂ©pĂ©ter. Mais MĂšre connaĂźt bien la susceptibilitĂ© masculine, quand elle lui rappelle les rĂšgles, elle fait en sorte qu’il se sente PĂšre. Comme tout bon patriarche, que c’est lui qui dirige le foyer alors qu’il n’en est qu’une image. Elle choisissait son costume et l’habillait avec soins. De loin, elle le tient Ă  l’oeil. ModĂšle Ă  suivre pour son fils, elle en contrĂŽle les moindres gestes.


Personne ne le dira, mais tout le monde sait que la cheffe, c’est elle : MĂšre. D’oĂč la violence dans le couple. Souvent le mari se rebelle mais comme il se comporte comme un fils soumis, il se sent coupable de l’avoir frappĂ©e. S’il n’use pas de la violence physique, il dĂ©rive en manipulation ou autre perversion. Il survit ainsi Ă  l’emprise auquel il participe par aliĂ©nation. Parfois, il disparaĂźt plusieurs jours. MĂšre ne s’en inquiĂšte pas. Elle dĂ©foulera sa colĂšre Ă  son retour. Ces hommes-lĂ  ne peuvent pas survivre seuls. Le sien n’a pas tenu un poĂȘle en main de toute sa vie, incapable de faire une omelette. S’il mĂšne une double vie secrĂšte, MĂšre sait qu’il assumera son rĂŽle au foyer. L’honneur est une valeur non nĂ©gociable. MĂȘme dĂ©faillant ou absent, PĂšre s’exposera lors des fĂȘtes ou des mariages. Et les gens loueront la force, le sacrifice et l’endurance de MĂšre. C’est elle qui fait de lui un homme.


MĂšre scrute ses filles dont les Ă©carts seront sujet de discussions par la suite. Elle les examine de la tĂȘte aux pieds. Elle mesure de loin la longueur des robes. Elle reboutonne un dĂ©colletĂ© qui laisse Ă  dĂ©sirer. Leurs rĂŽles ne se limitent pas Ă  servir. Potentielles futures mĂšres, les filles tissent la toile de la yourte Ă  l’extĂ©rieure.

Elever une future femme est un art appliquĂ© du paradoxe. Par exemple, exercer l’humiliation face au garçon en mĂȘme temps que la sublimation de la force du fĂ©minin. Ou encore, lui rappeler sans cesse qu’ĂȘtre une femme, c’est se sacrifier pour le foyer tout en copiant MĂšre que tous finiront par servir. Qu’une fille Ă©tudie pour s’émanciper mais qu’au final elle trouvera la libertĂ© en Ă©tant une Ă©pouse instruite et une mĂšre intelligente. Ou encore qu’il faut dominer mais sans vraiment exister. Le cerveau des filles rĂ©agit aux attaques cognitives en forgeant un esprit malin, voir diabolique. Les plus habiles deviennent de redoutables actrices, elles enfilent les rĂŽles comme des chaussettes. Elles finissent abruties. Beaucoup d’entre elles ne savent pas qui elles sont, creuses et moulĂ©es en poupĂ©es plastiques, aliĂ©nĂ©es Ă  des personnages de fiction.


Aujourd’hui, la circoncision se pratique Ă  l’hĂŽpital dans les conditions d’hygiĂšne optimale. Une anesthĂ©sie locale et en quelques minutes le prĂ©puce est enlevĂ©. Avant, le garçon la subissait vers 10 ans en moyenne. Le rituel marquait le passage de l’enfance vers la pubertĂ©. A l’ùre du numĂ©rique, le bĂ©bĂ© est dĂ©pouillĂ© de son prĂ©puce, encore inconscient de son genre. Il le dĂ©couvrira des annĂ©es plus tard dans les vestiaires des cours de gym ou de natation quand ses potes riront de son zizi sans bonnet.


L’époque des fĂȘtes en salle avec orchestre des familles les plus nanties, oĂč le kitsch du dĂ©cor rivalisait avec les liasses d’argent papiers lancĂ©es sur les danseurs, est aussi rĂ©volu. J’ai gardĂ© en mĂ©moire les circoncisions cĂ©lĂ©brĂ©es Ă  la maison. Les rires dĂ©bordaient sur les trottoirs, les enfants jouaient encore libres et insolents. Les voisins belges se faufilaient parmi nous et profitaient des saveurs exotiques dont les parfums embaumaient le quartier. Les femmes jouissaient de nourrir le monde jusqu’à l’écoeurement. Les hommes pavanaient comme des coqs Ă  l’air libre. C’était le dĂ©sordre autorisĂ©. Un bordel familier d’oĂč s’échappaient des joies inattendues, des drames salutaires, parfois des catharsis Ă  la fin heureuse.


L’imam accompagnĂ© d’un circonciseur, n’importe qui formĂ© Ă  l’assistance mĂ©dicale, font leur entrĂ©e au salon. Des musiciens animent l’ambiance aux sons du tambour et de la flĂ»te traditionnelle. Des femmes dansent lĂ  oĂč il reste un peu de place pour bouger. Le hĂ©ros de la journĂ©e porte une longue tunique blanche. Insouciant, il joue avec les autres enfants. Des cousins plus ĂągĂ©s l’attrapent pour l’allonger sur le lit de velours rouge sang. Tout le monde tente de dĂ©tourner son attention. Certains lui disent : un homme n’a jamais peur ; un homme ne pleure pas. Quelques adultes penchĂ©s sur le corps innocent, lui bloquent les bras et les jambes. L’imam termine Ă  peine les versets appropriĂ©s que le tambour s’accĂ©lĂšre de plus en plus fort. Des voix citent Dieu, des Ă©chos circulent dans toute la maison jusque dans la rue, ils invoquent la protection du PĂšre suprĂȘme. Le couperet tombe sur le bout du sexe et le prĂ©puce disparaĂźt. La musique reprend, le joueur de flĂ»te crache tout son souffle dans son instrument. Applaudissements, cris et soulagement. L’enfant ne sachant pas s’il doit pleurer ou rire ou faire quelques chose, sourit bĂȘtement et sidĂ©rĂ©. Le trauma passe inaperçu mĂȘme pour lui. Des dizaines de mains lui touchent la blessure et l’entre-jambe. D’autres mains le nettoient et le dĂ©sinfectent. BientĂŽt, il sentira la douleur mais des voix rĂ©sonneront dans ses oreilles : ne pleure pas comme une fille !


Au fond de la cuisine, MĂšre verse une larme. Dans une fausse rĂ©serve, elle l’essuie du revers de sa main qui sent encore les oignons. Elle observe le théùtre dont elle a minutieusement organisĂ© le dĂ©cor. Ses sourcils montent au front, ils font signe Ă  ses filles. Elles courent nettoyer les restes de l’opĂ©ration. Elles jettent les linges tĂąchĂ©s de sang. Elles couvrent le lit de son velours carmin et repiquent les broderies tombĂ©es des murs. Des annĂ©es de mains d’oeuvres que MĂšre transmit Ă  ses filles. Moi aussi, encore enfant, j’apprenais Ă  broder des roses compliquĂ©es.


Le sucre des milles et un desserts surchauffe les cerveaux, les hommes s’agitent. Ils veulent des photos avec le hĂ©ros. Le petit soldat reçoit des cadeaux et les invitĂ©s Ă©pinglent des billets sur la tunique immaculĂ©e. MĂšre rĂ©cupĂšre l’argent dans une trousse cousue sous son tablier. Elle compte Ă  vue d’Ɠil. Faut que ça entre dans les frais. Satisfaite, elle savoure une victoire mĂ©ritĂ©e. Elle livre son fils Ă  la communautĂ© des hommes. Ils dĂ©filent devant l’objectif du photographe. 40 ans plus tard, Ă  la vue des soldats circoncis, les gens ne penseront pas Ă  PĂšre, ils fĂ©liciteront MĂšre.

Tülin Özdemir © 2025

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